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Samedi 21 Octobre 2017

PLANETE - Publié le 18/05/2017 à 08:56


Au Nigeria, Cross River Park, le dernier eden menacé



"Les indigènes disent non!" Quand les bulldozers ont pénétré dans leur forêt, début 2016, la communauté ekuri a protesté: les habitants ne voulaient pas d'une super autoroute au coeur du parc national de Cross River, dans le sud du Nigeria, qui rayerait de la carte leurs terres ancestrales.

Sous la pression, les monstres d'acier sont partis... pour poursuivre leur oeuvre un peu plus loin. "Ils ont détruit toutes les cultures qui font notre richesse: manioc, plantain, coco...", se désole Martin Egot, porte-parole des Ekuri.

Le projet d'autoroute lancé en 2015 est pharaonique: estimée à 800 milliards de nairas (2,3 milliards d'euros), une six voies de 260 km doit relier la capitale régionale Calabar -où est prévue la construction d'un port en eau profonde- à l'Etat de Benue, plus au nord.

Sur son passage se trouve le parc national de Cross River, la plus grande forêt du Nigeria encore debout, sur près de 4.000 km2. Un eden peuplé de gorilles, d'éléphants et d'autres espèces aujourd'hui menacées d'extinction: dans le pays le plus peuplé d'Afrique (190 millions d'habitants), la vie sauvage n'a cessé de reculer face à l'urbanisation galopante, à l'exploitation forestière et au braconnage.

"Nos pères, nos grands-pères vivaient dans cette forêt avant nous et nous l'ont léguée. Elle nous donne tout ce dont on a besoin", poursuit Martin Egot, dont la communauté isolée en pleine forêt se bat depuis 30 ans pour protéger une agriculture de subsistance "durable".

Huile de palme

Avec ce chantier titanesque, plus de 50.000 personnes étaient sur le point de perdre leurs droits à la terre et sommées de partir. Forêt et villages devaient être rasés sur un corridor de 20 km de large. Une "catastrophe écologique" pour les défenseurs de l'environnement.

Craignant qu'il "permette à des promoteurs d'abattre, brûler et replanter l'une des plus anciennes forêts tropicales intactes d'Afrique avec des palmiers à huile ou d'autres cultures", de grandes ONG comme la Wildlife Conservation Society (WCS) ont dénoncé le manque de transparence et l'absence de concertation du projet porté par l'Etat de Cross River.

Depuis un an, un bras de fer oppose les pro et les anti "super highway". Le principal promoteur du projet, le gouverneur Ben Ayade, ne cesse de vanter les futures retombées économiques de cet axe qui permettra de mieux relier Calabar au reste du pays.

"Comment continuerons-nous à payer les salaires, comment gérerons-nous notre démographie (alors que) 70% de notre population a moins de 35 ans?", a-t-il déclaré en mars lors d'une réunion, appelant à trouver "un équilibre" entre développement et protection de la nature.

Menaces de mort

Du côté des "anti", deux pétitions ont rassemblé plus de 350.000 signatures, amenant le président Muhammadu Buhari à suspendre le projet en attendant la publication d'une étude d'impact sur l'environnement (EIE).

Après des négociations houleuses, le tracé de la route a finalement été modifié pour épargner une partie des communautés et des espèces endémiques menacées, mais sans vraiment convaincre.

"C'est un premier pas. Mais la route traverse toujours le parc, ce qui est inacceptable", affirme à l'AFP Odey Oyama, directeur de l'ONG environnementaliste Rainforest Resource and Development Centre (RRDC), basée à Calabar.

Ce militant affirme avoir reçu à plusieurs reprises des menaces de mort pour s'être opposé au projet d'autoroute et à l'expansion incontrôlée de l'industrie d'huile de palme dans la région, n'hésitant pas à poursuivre en justice de puissantes multinationales.

Le mal est peut-être déjà fait. Wilmar International, géant singapourien de l'huile de palme a obtenu en 2011 et 2012 plusieurs concessions totalisant 30.000 ha dans la région. Un rapport des Amis de la terre de 2015 l'accuse d'avoir étendu ses activités à l'intérieur des limites du parc national et d'autres réserves protégées, où plusieurs milliers d'hectares auraient déjà été déforestés.

L'exploitation des bois coupés intéresse tout particulièrement les sociétés qui opèrent dans la zone, assure un autre défenseur de l'environnement: "Le parc abrite beaucoup d'essences précieuses, cela représente énormément d'argent".

Expansions illégales

A en croire une cartographie établie par le WCS à partir de données satellites, d'autres sociétés, comme Dansa Agro Allied - une filiale du groupe appartenant au milliardaire nigérian Aliko Dangote -, spécialisée dans les plantations d'ananas, mèneraient des expansions similaires illégalement à l'intérieur du parc.

Ces compagnies s'en défendent. "Notre client ne conduit aucune opération dans le parc national", mais a en revanche "des opérations dans l'Etat de Cross River", a indiqué un avocat de Dansa Agro Allied dans une réponse à l'ONG RRDC. De son côté, Wilmar International avait réfuté "catégoriquement l'allégation d'intrusion dans le parc national de Cross River" en 2013, en soulignant que ses activités avaient permis la création de milliers d'emplois dans la région.

Ces entreprises font valoir que leurs opérations respectent les standards internationaux en matière d'environnement.

Le sort de la super-autoroute reste suspendu à la décision finale des autorités d'Abuja, espérée prochainement. Et continue à diviser jusque dans les villages, où certains soutiennent le projet avec ferveur.

"Nous n'avons pas de bonnes routes, pas d'eau potable, pas d'électricité, nous souffrons beaucoup. L'autoroute va nous aider", veut croire Glory, qui se fait tresser une longue natte, assise sur un tabouret de fortune au bord d'une piste en terre cabossée.

Les stigmates de la pauvreté sont partout à Obung, village aux toits de tôle rouillés niché sur le flanc sud du parc. La récession frappe ici comme ailleurs et les rares employeurs de cette zone reculée ont plié bagage il y a quelques mois. Les habitants s'accrochent aux promesses faites par le gouverneur d'amener le confort moderne jusqu'à eux.

"Le parc national n'a rien fait pour nous. Nous n'avons plus le droit de chasser ni de couper du bois, nous sommes désoeuvrés", assène le vieux chef Ntufam Igne. "Grâce à l'autoroute, Obung deviendra une vraie ville. Nous prions pour ça".

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