ACCUEIL | FLUX RSS
Mardi 21 Mai 2019

SANTE - Publié le 28/10/2018 à 02:28


Depuis 14-18 la médecine soigne les gueules cassées mais bute sur les traumatismes de guerre



La cohorte d'éclopés et de "gueules cassées" de la Grande guerre a profondément modifié les pratiques médicales, fondant même une spécialité, la chirurgie faciale, mais la prise en charge des traumatismes psychologiques reste le parent pauvre de la médecine de guerre 100 ans plus tard, observe l'historienne Sophie Delaporte.

Cela fait 25 ans que cette historienne française se penche sur le sort des "gueules cassées", étendant son expertise à la médecine et à la psychiatrie de guerre et à d'autres conflits ("Visages de guerre, les gueules cassées de la guerre de Sécession à nos jours", Belin).

"La Grande guerre bouleverse les pratiques par la violence du champ de bataille, la gravité des atteintes et le très grand nombre de blessés", souligne-t-elle. On estime en France à 3 millions le nombre de blessés, un chiffre considérable rapporté à la population de l'époque (39 millions).

Très tôt, les médecins comprennent qu'il leur faut intervenir au plus près du champ de bataille. "Plutôt que d'amener les blessés au chirurgien, ce qui peut prendre plusieurs semaines, c'est le chirurgien qui va aller vers le front". De jeunes appelés chirurgiens vont opérer à 10 ou 15 km de la ligne de front dans des ambulances chirurgicales mobiles.

"Auparavant, on opérait pas en temps de guerre les blessés atteints au ventre, parce qu'on considérait qu'on n'avait pas le temps. Et on amputait systématiquement les membres atteints afin de stopper la gangrène", rappelle-t-elle. Progressivement, on va opter pour la conservation des membres atteints, en utilisant massivement le Dakin, un antiseptique à l'odeur d'eau de Javel, pour éviter les infections.

Les premières "gueules cassées" comme Albert Jugon, retrouvé sur le champ de bataille avec "la moitié de la figure et de la gorge emportées, une partie de la langue arrachée, les maxillaires fracassés, l'oeil droit crevé", restent en l'état plusieurs mois avant d'être opérés, ce qui a des conséquences terribles: os et tissus se solidifient n'importe comment, empêchant l'alimentation et la parole.

- Prémices de la chirurgie esthétique -

"La plus grande précocité de la prise en charge va changer la donne", accompagnée d'innovations techniques, comme le fait d'utiliser des lambeaux de peau prélevés sur le crâne pour combler les "trous" de la face, comme le fait Léon Dufourmentel.

Les Américains sont particulièrement actifs en France pendant la grande guerre. Avant même leur entrée dans le conflit en 1917, ils installent à Paris "l'Ambulance américaine" dans le lycée Pasteur à Neuilly, ancêtre de l'actuel Hôpital américain, pour accueillir blessés français et britanniques.

Varaztad Kazanjian, un Arménien qui a échappé aux massacres en Turquie naturalisé américain et expert en appareils d'othodontie, va créer un service entier à Camiers (Pas-de-Calais) pour réparer les "gueules cassées". Chez les Britanniques, le docteur Harold Gillies fait faire des pas de géants à la chirurgie réparatrice de la face.

Mais ces outils "s'effondrent au lendemain de la Grande guerre" en France. Seuls Dufourmentel et Maurice Virenque continuent de pratiquer ce qu'on appellerait aujourd'hui la chirurgie esthétique, et il faudra attendre la seconde guerre mondiale pour voir réapparaître une discipline de chirurgie maxillo-faciale.

On soigne les corps, mais qu'en est-il des âmes? La "boucherie" de 14-18 voit revenir du front des blessés traumatisés. "On retrouvait des soldats en position foetale sur le champ de bataille, et lorsqu'on les relevait, ils n'arrivaient plus à se redresser et disaient souffrir atrocement", rapporte Sophie Delaporte. Ces "camptocormiques" portent inscrits dans leur corps la terreur du conflit.

On les soigne souvent avec la plus grande brutalité: on leur fait porter des corsets de plâtres ou de fer, quand on ne leur fait pas subir des secousses électriques.

- séquelles psychiques -

"La compréhension intervient après la guerre avec un texte de Freud en 1919 qui pose l'idée que ces troubles sont liés à la confrontation avec la mort".

Les Américains reconnaissent les séquelles psychiques dès la Première guerre mondiale, avec les études épidémiologiques de Thomas Salmon en 1919 et 1924, mais la prise en charge doit attendre l'après Vietnam.

Les soldats américains sont les premiers à bénéficier d'une information sur le syndrome post-traumatique avant leur départ, et d'une phase de décompression avant leur retour.

Des sas de décompression ont également été mis en place par l'armée française à Chypre, mais selon l'historienne, "la psychiatrie militaire reste un parent pauvre de la médecine et de la chirurgie".

Et paradoxalement, "la solitude du combattant qui revient est aujourd'hui plus grande, car les gueules cassées à l'époque étaient en nombre, leur figure était héroïsée, alors qu'aujourd'hui le soldat est très coupé de la société civile", observe-t-elle.

Soyez le premier à commenter cet article!

Laisser un commentaire

  • Maximum 250 caractères


Rougeole: les politiques de vaccination insuffisantes pour contrer l'épidémie
L'arrêt des soins de Vincent Lambert a commencé
Les familles au niveau socio-économique élevé seraient davantage exposées aux substances chimiques
La capacité à détecter l'odeur de café pourrait aider à lutter contre l'addiction au tabac ou au cannabis
Orthorexie : une étude canadienne évalue les comportements à risque
Boire deux tasses de café par jour permettrait de vivre plus longtemps
La paternité tardive comporte des risques pour la mère et l'enfant à naître
Un sommeil de bonne qualité et un moral d'acier préservent la mémoire à court terme
Une étude chinoise établit un lien entre le diabète de type 2 et des risques élevés de cancers
Les élèves victimes de harcèlement scolaire seraient de plus gros consommateurs d'analgésiques
 Publicité 
 LES PLUS RÉCENTS 
Le déclin des abeilles menace la sécurité alimentaire mondiale, selon la FAO
Au Chelsea Flower Show, des jardins du futur face au changement climatique
La neutralité carbone en France est possible, disent de grandes entreprises
Une montée des océans de 2 mètres plausible d'ici 2100
Comment les mères bonobos aident leurs fils à se reproduire
 LES PLUS LUS 
Le KitKat au thé matcha débarque en Europe
A Cuba, les abeilles butinent heureuses et leur miel ravit l'Europe
Une nouvelle espèce humaine découverte aux Philippines
Les rideaux d'hôpitaux sont des nids à bactéries
Comment nettoyer l'espace des vieux satellites et débris spatiaux
Déforestation en Indonésie: plus de 1,3 milliard en amendes impayées
La Lune dans cinq ans ? La NASA entretient le mystère
La NASA presse sur l'accélérateur pour un retour sur la Lune
L'activité physique pourrait aider à guérir d'une lésion de la moelle épinière
Google ouvre son premier laboratoire d'intelligence artificielle en Afrique
 Publicité 
 En image 
 Publicité 
2011-2019 © Aux Frontières de la Science. Crédits photos: istockphoto. Page générée en 0.051 secondes. Blog d'actualités scientifiques réalisé par des passionnés.